mercredi, février 04, 2009

Le nombre de Dunbar, le marketing, et les martingales du web

Une note qui se voulait rapide, mais qui s'est allongé ependant une partie de la nuit.

C'est long, mais il y a des conclusions marketing à la fin, pour ceux qui aiment !


On me demandait sur Twitter pourquoi j'ai avoué être déçu par ce post de Vanksen Culture Buzz, qui entendait traiter la question du nombre de Dunbar. J'aurais mieux fait de me taire, je suis bon pour une note, et surtout pour mettre en ordre logique ma mauvaise impression.

Outre une citation erronée de Wikipedia dès la première ligne, et une conclusion tellement illogique qu'on soupçonne deux paragraphes d'avoir disparus, le fond de la note me paraît discutable, en tout cas me paraît mériter une remise en contexte.


Voici quelque éléments de réponse, qui se résument pour l'essentiel à ceci : quand on utilise une martingale du web, il vaut mieux essayer de prendre un peu de recul. 

Je vais recourrir à des études très largement disponibles, en me concentrant principalement sur les résumés, c'est à dire à des textes facilement apréhendables par le marketeur en quête de caution scientifique.


Il faudrait commencer par aller un peu plus loin que l'article que wikipedia consacre à cette théorie.

De manière plus qu'abusive, on résume son argument à (citons Vanksen qui cite Wikipedia) "le nombre d’amis avec lesquels une personne peut entretenir une relation stable à un moment donné de sa vie."

Prenons donc l'article l'original, qui relève de l'anthropologie : 


R.I.M. Dunbar, Neocortex Size as a Constraint on Group Size in Primates, 22 J HUM. EVOL 469–493 (1992). 


Citons une partie de son abstract :

 It is suggested that (1) the evolution of large groups in the human lineage depended on the development of a more efficient method for time-sharing the processes of social bonding and that (2) language uniquely fulfills this requirement.
 Dunbar déduit donc de son observation des tailles du neocortex des primates comparée à la taille de leurs groupes sociaux que c'est le langage (une technologie intellectuelle dirait-on en Science de l'Information et de la Communication), qui permet l'émergence d'Etat-Nations qui atteignent les centaines de millions d'individus.

Si je le lis correctement, Dunbar ne dresse pas une limite au groupe social, il dresse une limite au nombre de relations interpersonnelles basées sur l'épouillage collectif.


Pour dépasser cette théorie, faisons appel à une seconde martingale, aussi connue sous le nom de la théorie dont je voudrais recevoir 1€ à chaque fois qu'elle est citée, j'ai nommé, 


The Strength of Weak Ties, 

de Mark S. Granovetter paru dans The American Journal of Sociology, Vol. 78, No. 6, (May, 1973), pp. 1360-1380 Published by: The University of Chicago Press 

http://www.jstor.org/stable/2776392 


Encore une fois, citons l'abstract :

It is argued that the degree of overlap of two individuals' friendship networks varies directly with the strength of their tie to one another. The impact of this principle on diffusion of influence and information, mobility opportunity, and community organization is explored. Stress is laid on the cohesive power of weak ties. Most network models deal, implicitly, with strong ties, thus confining their applicability to small, well-defined groups.


Granovetter, sociologue de son état, explique que les liens faibles, c'est à dire, si je reprend des termes plus actuels, les liens avec des personnes qu'on ne considérerait pas comme ses amis, sont une grande source d'utilité sociale (dans l'étude de Granovetter, trouver un emploi grâce à des personnes qu'on ne voit que de temps en temps).

Granovetter nous montre que la mise en relation avec un nombre élevé de personnes est un avantage social, sur le plan qualitatif.

Il nous montre donc qu'un groupe social élargi au-delà des simples relations interpersonnelles fortes, est bénéfique.


Au vu de ses dernières études, je vois mal la logique de déclarer ainsi comme le fait le blog de Vanksen : "

Premièrement, oui, il est possible d’augmenter le nombre de Dunbar grâce aux outils sociaux. Mais cette augmentation a un prix : plus le nombre d’amis est élévé, moins ces relations ont de valeur pour nous."


Sans doute est-ce une interprétation de l'étude à propos de Twitter : 


Social networks that matter: Twitter under the microscope

by Bernardo A. Huberman, Daniel M. Romero, and Fang Wu

First Monday, Volume 14, Number 1 - 5 January 2009

http://firstmonday.org/htbin/cgiwrap/bin/ojs/index.php/fm/article/viewArticle/2317/2063 , 


Voici les conclusions de cette étude, et je vais ensuite la commenter d'un point de vue du marketing communautaire. Je vous invite à bien lire la manière dont ils définissent le terme de friend : 


In conclusion, even when using a very weak definition of “friend” (i.e., anyone who a user has directed a post to at least twice) we find that Twitter users have a very small number of friends compared to the number of followers and followees they declare. This implies the existence of two different networks: a very dense one made up of followers and followees, and a sparser and simpler network of actual friends. The latter proves to be a more influential network in driving Twitter usage since users with many actual friends tend to post more updates than users with few actual friends. On the other hand, users with many followers or followees post updates more infrequently than those with few followers or followees.


Tout ce que l'étude montre c'est que : 

1- on peut suivre certains comptent sans interagir avec eux.

2- le nombre de personnes avec qui on interagit de facto sur Twitter est inférieur au nombre de personnes que l'on suit.

3- plus on interagit avec un nombre de personnes élevées, plus on poste (merci la tautologie !)


Cette étude est mathématique, quantitative, et pas qualitative.

Par conséquent, il ne s'agit pas de la valeur de l'amitié, du lien,  dont on parle ici !

Il s'en suit que l'étude n'aborde pas les points problématiques suivants : 

A-Suivre quelqu'un sans interagir avec lui peut procurer une utilité sociale à certains utilisateurs

B-Toute la question est de savoir quel estime, quel crédit un utilisateur attribue au compte qu'il suit, que celui-ci soit un "ami" ou pas.


Allez, 3° martingale de la soirée, tout est une question d'influence :)


D'un point de vue marketing, (en sortant de la sphère scientifique stricto sensu), on aura donc tout intérêt à étudier : 

1-la manière de profiter du levier des grands comptes auxquels beaucoup de followers accordent beaucoup de crédit.

2-la manière de pénêtrer dans le réseau d'interagissants mis en valeur par Huberman & co.



Je sais que l'ami Palpitt rongeait son frein de commenter l'étude sur twitter, j'espère l'y avoir incité. Si vous avez des commentaires, je vous en prie n'hésitez pas : mon raisonnement est tout à fait contestable, sur bien des points.


Le but de cette note était plutôt d'inciter à ne pas enfiler des perles aveuglément : soyons myopes ! :D

8 commentaires:

gregfromparis a dit…

Merci pour ton explication, effectivement ta note est beaucoup plus fournie que la notre qui n'avait que pour ambition de faire connaître Dunbar au plus grand nombre.
Cela dit, si ca te tente de modifier notre note et de la signer de ton nom dans Culture-buzz ca sera avec plaisir :)
N'hésite pas à m'envoyer un mail.

Guillaume a dit…

Et hop, un blog de plus sur googlereader!!

J'apprécie et digère ces informations d'ici à la semaine prochaine!

D'ici là, prends soin de toi (pas trop de Red Bull...)

Simon Talvard Balland a dit…

Bon j'ai finalement pris le temps de lire ta note en entier, elle méritait plus qu'un survol je dois dire.

Il y a un truc qui me gène, et qui me généra toujours, c'est le moment ou la frontière entre science et "métaphysique" devient si ténue qu'il est impossible de savoir vraiment de quel coté on se place.

Vient notamment la question de la valeur de l'amitié, de la force du lien. N'ayant pas la science infuse, je vais prendre mon cas:

- Il m'arrive, parfois, de ressentir un lien très fort avec une personne que ne connait que très peu.
- Il arrive aussi que cette puissance soit a sens unique.
- Il arrive enfin de me pas pouvoir concrétiser la force potentielle de ce liens.
- D'un autre coté, certains liens se tissent sur la durée, se font et se défont (Moi, quand j'avais 12 ans j'aimais bien Mylene Farmer alors).
- La vision du contact amical varie aussi selon les culture. Nous somme plus latins, plus exclusifs, nous avons peu de vrais amis et des grands cercles de connaissances vagues. Si je ne m'abuse, on en a beaucoup parlé ensemble de toutes façons, les anglos saxons sont moins enclins a êtres proches au quotidien (ça ne m'empêche pas de passer des week end géniaux avec mon ami Mike quand on arrive a se croiser, parfois sans s'être parlé pendant six mois).

J'ai l'impression d'etre un peu confus, alors je vais essayer de resumer:

La "course aux amis" me semble être un phénomène latin: plus tu en as plus tu es une star, d'où les critiques et le retour du nombre de Dunbar appliqué au réseaux sociaux. A tord a mon avis, il y a une vie sociale offline dans laquelle on interagis avec des personnes precises, et une vie online ou on se lie plus ou moins avec d'autres personnes.

On y reviens toujours.

Globalement, on reste dans le même processus d'évolution depuis la RTF: de Gaulle parlait au Français comme personne ne l'avait fait auparavant... Que fait Obama aujourd'hui sinon avoir tout compris?

Emmanuel Bruant a dit…

Honnêtement, je n'ai pas compris grand chose au billet (j'ai dû louper plusieurs épisodes, c'est digne de plus belle la vie ce débat;-) Mais merci d'avoir souligné ce nouvel import-export ou copier-coller du marketing.

Bertil Hatt a dit…

Tout ça me fait penser à ce commentaire de Montaigne sur les trois “conversations”: les amis, les livres et les femmes (oui, les gens étaient sexistes au XVIème). Il parle très joliment du regret qu'il a de lire les débats si vivant autour de Platon, mais de ne pas pouvoir y participer comme il le fait si volontiers avec ses amis penseurs dans une taverne.

La force de Twitter, c'est d'avoir su mélanger les deux pour se faire connaître — mais maintenant, ils vont devoir mieux les séparer, et çà, à moindre frais : avec une lettre initiale, peut-être, comme le "d" des messages personnels ? "l" pour un message uniquement à ses amis physiquement proches, "f" pour les plus proches, "p" pour les collègues ?

anham a dit…

Très bon article en effet !
Pour revenir sur Dunbar, et sur votre analyse selon laquelle il ne dresse pas une limite à la taille des groupes sociaux mais plutôt au nombre de relations interpersonnelles qu'un individu peut maintenir, il semblerait que ces deux aspects soient extrêmement corrélés. En effet, un groupe social subjectif (par opposition à un groupe sociologique objectif, où les membres sont regroupés non pas à raison de leurs relations interpersonnelles mais de leurs traits communs, telle une pratique religieuse ou encore une tranche d'âge) ne se définit et ne s'observe qu'au travers des liens qui unissent les membres qui le composent. En d'autres termes, la taille d'un groupe social est fonction du nombre de relations interpersonnelles que l'ensemble des individus qui le composent sont capables de maintenir. Bien évidemment, cela ne veut pas dire que chacun est en contact avec tous, mais qu'il existe des passerelles, liens faibles (merci Granovetter), d'un sous-groupe vers les autres sous-groupes du groupe dans son ensemble (tout cela n'est pas clair...). Pour être plus clair, on peut distinguer différentes strates au sein d'un même groupe social, ce que Dunbar appelle d'ailleurs les cliques (30-50 individus, liens forts), les groupes culturels (100-200 individus, liens faibles), et les tribus (500-2500 individus, liens faibles).

Toujours est-il que la version anglaise de l'article Wikipedia sur Dunbar est bien plus précise :
http://en.wikipedia.org/wiki/Dunbar%27s_number

Par ailleurs, une récente étude empirique réalisée par Facebook vient corroborer cette segmentation en groupes et sous-groupes, en mettant en lumière la nature des relations interpersonnelles (fortes ou faibles) entre des indidividus en fonction de leur nombre "d'amis", ou, dit autrement, de la taille de leur groupe social étendu, de leur tribu...
http://overstated.net/2009/03/09/maintained-relationships-on-facebook

leafar a dit…

dit qu'il ne voit pas le rapport avec une martingale ;-D
http://fr.wikipedia.org/wiki/Martingale

Sinon sur le fond, je vous conseil ce tres bon article de RWW http://www.readwriteweb.com/archives/is_there_a_reverse_network_effect_with_scale.php

Avec un petit commentaire tres (trop) succins de ma part sur la fin.

En effet, le nombre de relations que nous entretenons connait une décroissance (utilité marginale) à partir d'un certains point : le bruit

Que je réponde ou pas, un contact peut avoir une valeur informationnel pure juste en l'écoutant si je dilue ses messages avec ceux de d'autres je réduis la probabilité d'etre touché par ce message. Ainsi un ami qui produit beaucoup peut etre négatif meme si c'est quelque avec qui j'interragis.

La question n'est pas simple et mériterait une vrai typologie explicative et une petite courbe de laffer qui se compose de la somme des followers que j'interagisse ou pas avec.

Peut etre pas assez clair en tout cas une bonne piste de reflexion i lme smeble.

Yann Leroux a dit…

je ne comprends pas bien ton raisonnement, Thibault. L'idée de Dunbar était qu'il fallait une technologie bien plus efficace que l'épouillage pour maintenir des rapports sociaux et que le langage a représenté cette technologie.

Je n'ai pas a vrai dire le texte de Dunbar précisement en tête; je vais donc prendre le temps de le relire.

Je vais prendre les choses sous un autre angle : la psychologie des groupes. Une des façons de faire groupe est de dépendre d'un leader pour sa sécurité et sa nourriture. C'est un imaginaire qui structure le groupe. Mais pour que cet imaginaire "tienne", il est important que le leader fasse signe, qu'il témoigne ici et là de quelque chose qui puisse être interprété comme signe d'amour ou de bonne nourriture.

On voit clairement ces dynamique sur les forums, ou l'intervention d'un admin ou d'un modérateur va être reçue comme bonne parole a absorber immédiatement, ou comme poison à combattre tout aussi immédiatement.

Le web 2.0 a redistribué les cartes principalement parce que les groupes sont devenus immenses. La dynamique s'en trouve considérablement changée puisque chacun est menacé d'anonymat. Coté leader, il devient également impossible de prodiguer suffisamment d'attention à tous (voir http://yann.leroux.free.fr/?p=245)

De ce point de vue, nous avons bien une limite a nos réseau : nous ne pouvons pas penser à tout le monde, nous ne pouvons pas garder en tête toutes les personnes que nous suivons sur nos réseaux. C'est d'ailleurs pour cela que la netiquette a été modifiée : ne pas répondre n'est pas une offense. Nous avons ainsi couvert nos impossibilités par la politesse.

Cet espèce de brouillard de guerre dans nos relations nous mène a Granovetter et ses liens dits faibles. Son étude porte sur les personnes qui recherchent du travail et il montre qu'il y a un second réseau (comme il y a un second marché) de relations dans lequel nous pouvons puiser pour trouver du travail.

Effectivement, tout cela ne nous dit pas ce qu'est un ami. Mais cela nous renseigne sur les forces idéologiques : nous sommes en train de faire, petit à petit, de la nécessité absolue dans laquelle nous sommes de faire des liens les uns avec les autres, nous sommes en train réduire notre socialité en arguments commerciaux.

On voit passer sur twitter exactement les meme messages que sur WoW : 1K gold fast ! 1K followers in 90 days.

Il y a dans l'air quelque chose comme une confusion entre ce qui compte comme valeur affective et ce qui compte comme valeur comptable - d'ou sans doute ton lapsus sur les amis qui comptent.

Le modèle sous jacent est vraiment néolibéral : les opérations sont transparentes et rationnelles, et l'information, les biens, les idées, les valeurs, les sentiments sont mises sur un même plan et sont sensées circuler librement.

C'est un modèle qui est a l'opposé des valeurs qui ont présidé à la naissance de l'Internet